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juin 2003

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La rue est-elle d'en bas ?


Le 12 mai, notre premier ministre nous a gratifié d'une nouvelle raffarinade dont lui seul a le secret ; mais cette fois, point de parabole sibylline, non, point d'aphorisme cryptique à propos d'une route droite à forte pente. Non, cette fois, le Mallarmé poitevin, lance simplement, (comme) au débotté, pour clore une classique période ternaire d'une grande pureté : « C'est pas la rue qui gouverne ». Les médias, soucieux de jeter de l'huile du feu car c'est tout de même leur métier, s'emparent de la « petite phrase » sur-le-champ. Puis la rue, l'ingrate rue, grognant plus fort encore, continue de réclamer sa part de gouvernance. La rue, c'est quoi la rue ?

Revenons un an en arrière, et souvenons-nous de ces temps bénis, surtout de Chirac, où nous avons sauvé la République, à ce qu'il paraît. Qu'il était heureux, Chirac, que la rue vienne lui témoigner son soutien ! Car, comme il était prévisible, cette mobilisation s'est d'emblée vue reconfigurer par l'ensemble des médias en lutte contre Le Pen (on peut tenir une couverture de Libération pour emblématique à cet égard, qui superposait un énorme « non » à une photo de Le Pen). Aspect négatif de l'affaire, dont le positif était à l'évidence l'identification du roi des voleurs à la République en tant que telle. Pourtant Chirac n'est pas seulement le roi des voleurs, il est également celui qui, à travers son Premier ministre en 1995, s'était déjà engagé dans une nécessaire réforme des retraites ; il est encore celui qui, à travers son ministre de l'intérieur en 1996, s'est empressé de mettre en action l'humanité et le cœur de la musculature des Compagnies Républicaines de Sécurité pour virer les gueux (noirs !) qui occupaient l'église Saint-Bernard ; il est enfin (et entre autres ! et j'en oublie ! trop !) celui qui a mené tambour battant une campagne électorale exclusivement concentrée sur la défense des intérêts bourgeois, c'est-à-dire, sous couvert de défense des petites gens excédées, sur la sécurité, définie comme priorité nationale (à côté du traitement du cancer et de la baisse d'un scélérat impôt sur le revenu). Chirac, identifié à une multicolore république, voilà un événement sémantique qui tenait de l'inouï, pour ne pas dire du scandale. Comment les croire, ces optimistes qui nous assuraient que Chirac mènerait une politique modérée, comment croire qu'il serait, selon son propre pastiche des accents gaulliens le soir où il fut porté au pinacle, le « Président de tous les français », alors même que les prétendues luttes pour la République s'étaient déjà muées en luttes pour Chirac, puis verrouillées en victoire quasi-soviétique du candidat de l'UMP ?

Ainsi, croyant ou faisant mine de croire que Le Pen était vraiment hétérogène au système, nous avons voté Chirac, et agréé à son abject programme. Ça, c'est le fait, et depuis un an, il fait mal. Et relève de l'histoire des récupérations des luttes politiques par ceux qui s'échinent à ruiner la politique - je veux dire son exercice démocratique.
On a donc bien compris que la rue qui se fait entendre actuellement n'est pas, aux yeux des gouvernants, la même que celle qui manifestait le 1er mai 2002. Il ne s'agit plus de cette noble rue, responsable et soucieuse de la perpétuation des élites politiques, mais d'une rue incommensurable à cette France d'en bas (des bons pauvres et des magouilles entre notables locaux), mais d'une rue plus difficilement récupérable, faite de fainéants dont il s'agit, comme au bon vieux temps (fondateur de notre belle république) d'abolir les privilèges. Et quand le Paul Valéry de Chasseneuil du Poitou affirme que « c'est pas la rue qui gouverne », il dit la vérité. Il affirme d'une part la caducité des luttes sociales face à un pouvoir souverain, transcendant et clos qui a érigé l'expertise en principe de gouvernement ; opposant ceux qui savent à ceux qui grognent, il pose bien sûr que ceux qui savent travaillent précisément pour le bien de ceux qui grognent - même si ceux-là ne veulent pas ou ne peuvent pas l'admettre (comme l'ont rappelé Fillon puis Donnedieu de Vabre après les manifestations de ce 25 mai). Mais, plus intéressant, il affirme la caducité du vote : à partir du moment où des experts prennent en charge le bien public, celui de la foule ignorante, comment cette même foule ignorante pourrait-elle prendre part à une élection, puisqu'elle est par définition incapable de rien comprendre à l'expertise de l'expert ? Cet état de choses, les élus européens l'incarnent merveilleusement, qui prennent leurs savantes et nécessaires décisions au nom de tous - et dans le plus grand secret. Et la conscience de cet état de choses, la crise de participation au vote le montre avec plus d'éclat à chaque élection. Par conséquent, s'il ne sert à rien de voter, ni de discuter avec des élites prétendument politiques, si l'on est de toute façon pris au piège d'une démocratie structurellement formelle où l'intérêt commun est toujours confisqué par une aristocratie technicienne, que reste-t-il à faire ? Combien d'élections semblables à celle de l'année dernière nous faudra-t-il encore ?

Que Raffarin dise, pour une fois, la vérité du pouvoir, c'est une chose. L'essentiel est de ne pas lui donner raison. -
Le 27 Mai 2003 - Nicolas Vieillescazes, Etudiant en Philosophie,  Membre du Conseil d'Orientation d'Espaces Marx Aquitaine-Bordeaux-Gironde